12 avril 2018

Le Prix jeunesse des Univers parallèles

Les Fleurs du Nord, le livre que j'aime le plus dans tout ce que j'ai écrit, a gagné le Prix jeunesse des Univers Parallèles. Plus de 500 élèves du secondaire ont voté. Et cette saga qui se déroule dans un monde médiéval japonais a remporté ce prix. Plusieurs élèves étaient là pour poser des questions, certains sont venus me rencontrer... C'est mon premier prix pour mon écriture et c'est pour le livre sur lequel j'ai le plus travaillé, que j'aime le plus... Alors je suis vraiment choyée et heureuse.

On peut bien dire que ce n'est pas important, les prix. C'est une affirmation que j'ai souvent entendue. Mais elle a besoin d'être nuancée. Évidemment, quand j'écris une histoire, c'est avant tout pour moi. C'est une question de survie si je veux continuer à écrire. Avec le petit nombre de livres que l'on vend, les rares commentaires, la difficulté à faire publier... On apprend vite à ne pas compter sur la reconnaissance. Si on continue d'écrire, c'est parce qu'on n'a pas le choix, parce que c'est un acte essentiel, parce qu'on aime ça.

Mais quand une passion pareille prend autant de temps, il peut arriver qu'on l'abandonne, malgré tout l'amour qu'on lui porte. Qu'on la mette de côté. La chanson, par exemple, n'a presque plus de place dans ma vie. On ne compose plus, on ne pratique plus, on n'y croit plus. On fait encore de la musique à l'occasion, en famille, mais on ne cherche plus à faire des concerts, à participer à des concours, à remettre à jour notre site web, à avancer. On aime ça, mais d'autres passions ont pris le dessus. Les enfants. Le japonais.

Et c'est là que la reconnaissance, sous différentes formes, a un rôle à jouer. Ça peut être des commentaires, un minimum de ventes ou un prix. Mais, de temps en temps, savoir que sa passion fait plaisir à d'autres apporte de l'énergie, nourrit. Cela donne la sensation que cela fait sens pour quelqu'un hors de nous-mêmes, de l'autre côté des pages. Quand ces personnages qui ne quittent pas notre cerveau d'écrivain fou réussissent à prendre vie chez un lecteur, une lectrice, c'est véritablement un miracle. Et c'est un partage infiniment précieux.

Et il y a aussi l'aide financière, qui est fort appréciée, surtout quand un ordinateur vieux de 11 ans vient de sauter!!!

On en revient à la vieille formule de Loto-Québec: un prix, ça ne change pas le monde, sauf que... À l'échelle humaine, ça réchauffe le coeur.

Merci à mon éditrice Stéphanie Durand qui a aimé cette histoire; à mes amies japonaises qui ont révisé les textes en japonais et qui ont calligraphié les caractères; merci à Québec Amérique pour le montage, la couverture, le travail; merci à Claude Janelle pour l'organisation de ce prix; aux trois membres du jury qui ont sélectionnés ce livre; aux enseignants qui l'ont fait lire; et surtout aux élèves qui l'ont lu! ありがとうございます!

04 avril 2018

« Toutes nos excuses pour avoir fait un enfant »

「子どもができてすみません」C’est ainsi que se traduisent les mots d’un futur père qui est allé rencontrer le directeur de la garderie où travaille sa femme. Ils se sont excusés tous les deux, car ils avaient mis la garderie dans l’embarras: l’employée est devenue enceinte au mauvais moment, elle n’a pas attendu « son tour ». En effet, d’autres femmes à l’emploi depuis plus longtemps dans cette garderie n’ont pas encore eu de bébé. Malgré les excuses, le lendemain, la pauvre employée se faisait reprocher son « erreur ». Cet exemple de matahara (le harcèlement des mères, de l’anglais « maternity harassment ») a choqué son mari qui a terminé sa lettre dans l’Asahi Shimbun ainsi:

Les éducatrices des garderies sacrifient leurs propres enfants pour prendre soin de ceux des autres. C’est une noble profession de faire grandir les enfants qui construiront le futur de notre pays. Je respecte ma femme à cause de son engagement dans sa carrière, et je continuerai de l’encourager. Mais ces conditions de travail difficiles pour celles qui prennent soin des enfants sont le signe d’un pays rétrograde.

Heureusement, la réaction des Japonais fut majoritairement en support pour le couple. Dans un pays où la dénatalité des dernières décennies frappe de plein fouet, le nombre de Japonais diminuant à chaque année, cette façon de traiter les femmes sur le marché du travail a choqué. Ce qui m'a fait penser au texte d'une blogueuse anonyme, Crève Japon!, publié en 2016 et au support qu'elle avait reçu. Mais la situation n’est pas nouvelle: les plaintes pour harcèlement suite à une grossesse ne cessent de faire les nouvelles, un tribunal de Tokyo ayant même condamné une entreprise l’an dernier suite à un licenciement abusif, déguisé en démission.

Une pharmacienne que j’avais rencontrée dans le cadre de ma maîtrise avait témoigné de cette situation: « Quand mon plus jeune a eu trois ans, j'ai dû démissionner. S’il était malade, on me demandait pourquoi je prenais un jour de congé. Mon employeur ne pouvait pas me dire: "Démissionne!" et me mettre dehors, mais je sentais une pression constante. Ça commençait à poser problème, alors j'ai démissionné. »

Le « boss-partum », soit des patrons qui souhaiteraient éviter au maximum les inconvénients des absences causées par les congés de maternité, n’existe pas seulement au Japon. Mais le Forum économique mondial a fait perdre quelques points au Japon l’an dernier, le classant 114e (sur 144) au chapitre de l’égalité homme-femme.

« Toutes nos excuses pour avoir fait un enfant ».
Ce sont des mots qu’on ne devrait jamais entendre.

25 mars 2018

L'automne 2018 au Japon en famille

Nous partons trois mois au Japon, cet automne. Du début octobre à la fin décembre, nous serons à Kyoto en famille. Les billets sont déjà achetés. Il n’y a plus de raison de reculer.

Le projet initial était de partir un an. Mais ayant eu des problèmes avec mon doctorat, l’idée d’un postdoctorat s’est évanouie. Quand j’ai appris qu’il serait impossible de soutenir ma thèse l’an dernier, ce fut l’une des conséquences les plus pénibles à assumer: la préparation vers un séjour prolongé à l’étranger avait été faite pour rien…

Un an au Japon avec les enfants, ça se prépare longtemps d’avance pour minimiser les difficultés. Cours de japonais pour les enfants, montage d’un projet postdoctoral avec un professeur là-bas, demande de bourse, budget, étude des caractères à tous les jours, etc. Ce n’est qu’une petite part de ce qui doit être fait pour favoriser l’intégration.

On a donc eu de longues discussions de couple. Qu’allions-nous faire maintenant?

Pourquoi c’était si important de partir en 2018? Parce que je suis à la fin de mes études, donc entre deux « situations », entre la flexibilité et l’ancrage. Aussi parce que notre plus grand termine sa 1re année. Il sait lire le français, il sait aussi lire le japonais de base (même s’il ne comprend pas la plupart du vocabulaire). Intégrer une école japonaise cet automne lui permet d’arriver au même niveau d’écriture que les autres : en commençant à apprendre les caractères compliqués (kanji). Y aller plus tard dans notre vie, c’est peut-être ne jamais y aller car j’aurai de plus en plus de mal à mettre de côté mes emplois ici, les enfants auront aussi de plus en plus de difficultés à s’immerger complètement à l’école. Pour toutes ces raisons, c’était le bon moment.

Pourquoi c’était si important de partir au Japon? Parce que ça fait dix-sept ans maintenant que j’ai commencé à l’étudier et je ne m’en lasse pas… C’est plausible de croire que je continuerai de m’y intéresser! Je dois donc comprendre mieux, continuer d’apprendre. Si j’ai obtenu le niveau intermédiaire de l’examen que j’ai passé en décembre (JLPT N3), j’aimerais passer à un autre niveau pour pouvoir lire plus couramment.

On part donc. On se concentre sur cet essentiel qu’on a réussi à définir. Nos objectifs sont peu nombreux, mais immenses en même temps:

- Améliorer mon japonais. Pour ce faire, je suis inscrite à une école spécialisée, cinq jours par semaine pendant trois mois. Nous serons donc basés à Kyoto pour toute la durée du séjour. Ce sera loin d’être des vacances!

- Que les enfants améliorent aussi leur japonais (et mon chum aussi, c’est sûr!). C’est pourquoi on va tenter d’inscrire Léo à l’école et Émi à la garderie. Si ce n’est pas possible, on va engager un tuteur privé.

Il me reste donc à finir le doctorat avant le départ. Six mois seulement nous séparent du début de l’aventure. Comme d’habitude, ce projet apportera son lot d’imprévus. À chacun de ces séjours, on revient un peu changés, la tête pleine d’idées en germe et de rêves à venir. On vous tient au courant!

20 février 2018

Naruto, le meilleur des valeurs du Japon

Voici un texte pour ceux et celles qui aiment découvrir le Japon, et ce n’est pas nécessaire de connaître le dessin animé dont je parle pour apprendre quelque chose de cette analyse…

Depuis quelque temps, nous écoutons, tous les soirs, quelques épisodes de Naruto. Soyons honnêtes: avec les 200 épisodes de la série Naruto et les 500 épisodes de Naruto Shippuden, ça fait plusieurs mois maintenant. Il ne nous reste « que » 200 épisodes pour terminer cette série. Heureusement, il y aura ensuite Boruto (le fils de Naruto) que nous pourrons commencer! Ça fait penser à l’interminable série de suites comme DragonBall ou OnePiece, etc. Quand le Japon trouve une filiation lucrative, on y investit à fond, profitant de tout ce que les fans peuvent donner!

Pas étonnant que Naruto soit l’un des personnages centraux sur la liste des ambassadeurs officiels des équipes japonaises en vue des Olympiques 2020 qui se tiendront à Tokyo. C’est une belle façon de sortir de nouveaux produits à vendre...

Cela étant dit, jamais je n’aurais poursuivi une série aussi longtemps si elle n’était pas très bien faite. Et ce que je trouve intéressant, au fil des épisodes, c’est de constater à quel point cette série est profondément japonaise en présentant les meilleurs aspects de la culture et des valeurs de ce pays.

Le feu

Commençons par l’évidence. Le personnage de Naruto est originaire du « pays du feu ». Le renard à neuf queues qu’il héberge à l’intérieur de lui est un monstre de feu, infiniment lumineux et destructeur, tout en étant super puissant.

Que représente le drapeau du Japon? Un soleil rouge.
Qui est la déesse fondatrice du Japon? Le soleil (eh oui, une femme!).
Comment dit-on le « Japon » en japonais? 日本 Nihon: « le pays d’où est originaire le soleil ».
Sur quoi repose le Japon? Trois plaques tectoniques qui placent des volcans partout.

Le feu donc. Le soleil. La puissance. À la fois dévastatrice et bienfaitrice.
Cette force, les Japonais l’ont expérimenté plusieurs fois au cours de leur histoire. Leur mythologie est fondée sur cet élément, ils ont vu à de nombreuses reprises la lave et les incendies dévaster leurs villes. Et comme le village de Naruto sera reconstruit à chaque destruction, on ne se pose pas de questions et on se met à l’ouvrage pour refaire le village, à chaque fois. Le monstre à neuf queues surgit à l’occasion, il dévaste tout. Mais il apporte aussi des terres fertiles, des onsens, la protection et de l’énergie quand on le maîtrise.

Le pays du feu dans lequel évolue Naruto ne pourrait pas incarner de manière plus imagée le Japon et la résilience nécessaire pour vivre avec cette menace quotidienne.

Le Japon et les États-Unis

Si le pays du Feu est une belle allégorie du Japon, le pays de la Foudre est très symbolique de la manière dont les Japonais perçoivent les Américains. En effet, la nation de la Foudre est la seule à présenter plusieurs couleurs de peaux: blanches, métisses, noires. C’est aussi le seul pays à conserver un monstre à queue avec leur héros Killer-Bee (au même titre que Naruto), pouvant faire face, en puissance, au pays du feu (un point important quand même quand on sait que les États-Unis sont la 1re puissance économique, et que le Japon fut longtemps la 2e).

C’est aussi la seule nation où les personnages ont un accent. Oh! Et pas n’importe quel! Killer-Bee parle avec l’accent d’un anglophone qui prononce le japonais. Ce n’est pas le seul aspect de sa personnalité qui est significatif: Killer-Bee est un peu étrange, difficile à saisir, étant toujours entre le ridicule (avec ses rimes douteuses) et la pertinence (avec ses leçons). Il sourit et garde le moral, malgré les difficultés, semblant parfois ne rien prendre au sérieux. Vous voyez où je veux en venir? Comment l’image des Américains est à la fois positive et négative? Comment on a du mal à saisir leur message, leur intention, étant donné la façon qu’ils ont de s’exprimer et d’agir?

Le frère de Killer-Bee, le chef du village du pays de la Foudre, est lui aussi un personnage qui présente d’autres traits archétypaux: il est très fort, mais aussi têtu et il exprime souvent sa colère dévastatrice, cassant les meubles et les murs. Bien sûr, cela n’exclut pas le fait qu’il peut être « raisonnable », mais ça prend du temps et de la force pour le faire changer d’idée...

C’est une image caricaturale, mais assez juste, de la relation entre le Japon et les États-Unis. On les apprécie, on les respecte, mais on ne les comprend pas toujours. On les trouve impulsifs, un peu intenses, parfois trop sûrs d’eux et de leur opinion, mais on admire aussi cette détermination, cette audace.

Qu’est-ce qu’un héros?

La série suit Naruto depuis son enfance jusqu’à l’âge adulte, et même jusqu’à son rôle de parent dans la série Boruto (que je n’ai pas vue encore). La série se base donc sur un enfant qui vit des épreuves difficiles et les surpasse pour devenir un héros. Classique.

Le résultat est le même que les superhéros américains où l’enfant solitaire perd ses parents très jeunes et surpasse les épreuves (Batman, Spiderman, Superman, etc.). Mais Naruto grandit dans un monde japonais et son chemin ne ressemble pas au parcours des héros américains. Naruto est différent donc... tout le village le rejette. Ce qui donne lieu à de durs moments pour le spectateur qui comprend difficilement comment des adultes peuvent en arriver à être aussi cruels avec un enfant.

Mais au Japon, « le clou qui dépasse appelle le marteau ». Une personne différente, même un enfant, doit « apprendre » à suivre les règles. S’il a un passé difficile, il doit rester encore plus discret, ne pas déranger la cohésion sociale. Ce que ne fait pas Naruto, cherchant à attirer l’attention en faisant toujours plus de gestes répréhensibles (plusieurs enfants se reconnaitront dans cette technique!).

Lentement, graduellement, certaines personnes comprendront le grand vide de cet enfant qui cherche à être reconnu, à être aimé. Et des personnes-clés s’attacheront à lui. Ce qui permet à l’enfant d’accepter sa différence (il héberge un monstre en lui) et son histoire (ses parents sont morts à sa naissance). Ce qui le fera passer du cancre de son village au héros.

Au fond, on arrive à la même chose que les superhéros américains: le petit garçon passe à travers des épreuves difficiles, il devient super fort et il sauve le monde. C’est le chemin qui est radicalement différent. Dans cette série, il y a plusieurs rappels de ce qu’est « la vraie force »: Naruto revoit constamment les images de son enfance et des gens qui l’ont appuyé, qui ont cru en lui pour aller plus loin. La « vraie force » est explicitement présentée comme les relations avec les autres, le désir d’aider ceux qui ont cru en nous, la profonde conviction qu’il faut essayer de faire mieux, de faire plus pour construire un monde meilleur. Elle n’est pas tellement liée à ce monstre qui donne à Naruto des pouvoirs extraordinaires ni à son travail constant pour le maîtriser. Car la seule façon de réussir à faire cela (maîtriser un pouvoir difficile), c’est d’avoir été appuyé, aidé, cru.

Par rapport au self-made man américain, il y a donc une forte opposition. Et c’est très représentatif de ce qu’est le Japon: ta réussite n’est pas due à ton seul talent, à ton travail acharné. Ta réussite est liée à tous ces autres qui t’ont permis d’avancer quand ça n’allait plus, à tous ceux qui ont cru en toi quand tu en avais besoin, aux liens significatifs que tu as forgés avec le temps.

Il me semble qu’on devrait s’en rappeler de temps en temps au lieu d’aduler les « grands hommes qui se sont faits tout seuls ».

Le mal et le bien

Je parlais dernièrement de Naruto avec un Japonais qui me disait que même les adultes continuent à suivre cette série, car non seulement le héros vieillit, mais le scénario présente des situations complexes et nuancées, au contraire de DragonBall où il y a davantage une division nette entre les gentils et les méchants. Dans Naruto, le mal est partout, mais ce n’est pas parce que tu prends le « côté obscur de la Force » que tu ne pourras pas en sortir. ;)

Les personnages en teintes de gris sont très nombreux. Certains sont d’un gris très sombre, penchant fortement vers le noir, d’autres sont beaucoup plus difficiles à étiqueter (Pain, Itachi, Konan, Karin, etc.) Sont-ils vraiment méchants? Ou sont-ils plutôt manipulés parce qu’ils souffrent?

L’exemple le plus évident est le personnage de Sasuke, le meilleur ami de Naruto. Si Sasuke a lui aussi un passé difficile, il suit le chemin contraire du héros. Il tente de soulager sa douleur en se vengeant de tel grand méchant parce que « c’est sa faute », puis réalisant son erreur, il veut encore se venger parce que « c’est de la faute de ceux-là finalement ». Il répète toujours le même schéma: il court vers un but pour tenter de faire la paix avec son passé. Et le but est toujours de faire payer les méchants, bien évidemment. Ça semble évident, non?

L’animé montre bien qu’en faisant cela, Sasuke blesse, tue, abîme tout autour de lui pour tenter d’atteindre son but. Sans jamais être soulagé. Il n’arrive pas à s’arrêter et à faire face au pire: la souffrance à l’intérieur. Ce que Naruto fait lentement, apprivoisant le monstre en lui, appuyé par ses relations avec les autres. Mais Sasuke a rejeté tous les liens, n’ayant plus envie de perdre une personne chère pour lui et de « s’affaiblir ».

Toutefois, sans liens, il n’a pas la force de faire face à ses démons. Il devient donc un monstre lui-même. Que tout le village rejette, ayant perdu l’empathie envers cet ancien étudiant modèle et admirable. Il n’y aura que Naruto pour croire encore. Parce que c’est le propre de ce héros: savoir que seul un lien fort peut te ramener, que sans cette main tendue, rien ne sera possible.

On revient à l’idée du lien, un concept très important en japonais. Des temples existent pour « défaire les liens » avec certaines personnes qu’on souhaite exclure de sa vie. Parce que les liens amènent certaines obligations. Mais ils sont aussi la plus grande force.

Conclusion

J’aime cette série et j’ai beaucoup de plaisir à l’analyser. Mais je lui reproche d’avoir une vision des femmes très genrées: les ninjas féminines étant surtout « médicales », ne pouvant souvent pas faire grand-chose... Elles sont des amoureuses instantanées et fidèles (Karin, Sakura, Ino, Hinata). Si elles peuvent être ultra-puissantes (Tsunade, Sakura), il ne faut pas les voir laides et vieillissantes (Tsunade). Je ne regarde donc pas la série pour ses personnages féminins, c’est certain. Le message est très tordu, mettons. Ça dit autre chose du Japon, ça aussi.

Mais il reste que Naruto est un bon exemple de certaines valeurs-clés du Japon: résilience, relations avec les autres pays, importance des liens et nuances entre bien/mal. Et le message à retenir est admirable: il n’y a qu’avec les autres que tu peux finalement aspirer à un monde meilleur.

14 février 2018

« Ch’vous aime, ma tabarnac »

Depuis un peu plus d’un an maintenant, j’enseigne le japonais dans deux écoles de la ville de Québec. Si j’avais déjà donné quelques cours privés, je n’avais jamais enseigné à des classes. Avec tout le travail que cela exige et les plages horaires difficiles des cours, le plaisir d’enseigner m’a surprise. Pourtant, partager ma passion du Japon avec des étudiants aussi fascinés que moi, être forcée d’aller toujours plus loin dans mes apprentissages pour répondre à leurs questions... J’aurais dû savoir que ce serait un bonheur.

Pour faire face à mon syndrome de l’imposteure (ma connaissance de cette langue étant toujours en cours), je m’implique beaucoup depuis un an dans mes études de japonais. En fait, avec l’entrée des enfants aux cours de japonais le samedi matin, les devoirs que cela amène, mes préparations pour mes propres cours, mes révisions quotidiennes pour lire les kanjis et améliorer mon vocabulaire ainsi que les différents essais sur le Japon que je lis pour le plaisir ou pour le travail, le Japon est omniprésent dans notre quotidien familial depuis un an. D’où mon idée de faire quelques textes sur ce pays dans les prochaines semaines.

Supprimer le sujet

Je commence avec un aspect de la langue japonaise qui s’oppose directement au français. En effet, dans notre langue, il est impossible de supprimer le sujet. Concrètement, comment omettre de dire « je » ou « tu » dans une phrase? Impossible.

Je mange une pomme. Tu manges une pomme.
Mange une pomme.


La deuxième ligne exprime un ordre que je donne à un autre. C’est loin d’être la même chose dans les deux premières phrases.

En japonais, si c’est possible, on supprimera le sujet. On le dit au début de la discussion, puis on l’omet pour le reste. C’est pourquoi un locuteur étranger (comme moi) devient vite mélangé: mais de qui on parle? Je vous donne un exemple précis.

Grammaticalement, « Je mange une pomme » se traduit en:

Watashi wa ringo wo tabemasu.

watashi wa: je
ringo wo: une pomme
tabemasu: manger

On dira plus souvent dans sa forme correcte courte:

Watashi wa ringo wo tabemasu.

Poursuivons. Officiellement, « Tu manges une pomme » serait:

Anata wa ringo wo tabemasu.

Anata étant « tu ». Le reste de la phrase ne change pas, car il n’y a pas de conjugaison grammaticale en japonais.

Mais il est un peu brusque de décrire aussi abruptement la situation avec un « tu » direct, donc on aura plutôt tendance à utiliser le nom de la personne:

Léo-kun wa ringo wo tabemasu.

« Léo mange une pomme » est une façon correcte de décrire la situation. Mais si on parle de Léo depuis un moment, on n’aura pas besoin de préciser à chaque phrase que c’est de lui dont on parle encore et on dira simplement:

Léo-kun wa ringo wo tabemasu.

C’est-à-dire la même phrase que lorsque je parle de moi qui mange cette fameuse pomme. D’où la confusion!

Les multiples « je »

Non seulement le « je » n’est pas nécessaire en japonais, mais si on l’utilise, il est multiple. Il y a de bons textes sur les 14 façons de dire je en japonais, je ne vais pas répéter cela ici. Mais un petit mot toutefois pour montrer que cette multitude de « je » peut être bien utile.

Le « je » qu’on apprend en premier est watashi. Or il faut savoir qu’en japonais la langue parlée par les femmes n’est pas tout à fait la même que celle que parle les hommes. Grossièrement, disons que les hommes utilisent un niveau de langue plus « neutre » et que les femmes qui parlent au même niveau sont considérées « vulgaires ». Ce qui veut dire que la langue neutre d’une femme est le niveau de langue « poli » pour les hommes… Égalitaire? Mais qui a dit qu’une langue l’était? J’ai souvent discuté de « l’égalité » du français, alors on ne peut pas critiquer le japonais...

Ce qui veut dire que:

- WATASHI pour une femme est le « je » normal. Pour un homme, c’est le « je » poli.

- BOKU est le « je » normal pour un homme. Mais pour une femme, il est un peu brusque, à la limite de l’impolitesse (chez les jeunes filles/femmes, il est plus courant. Et on fait comme dans tous les pays du monde: on trouve que « les jeunes parlent mal aujourd’hui »).

- ORE est le « je » plus familier, à la limite vulgaire pour un homme. Une femme qui l’utilise, eh ben... C’est du jamais vu pour moi. Elle serait très certainement provocante!

Une femme qui parle en utilisant boku dans un dessin animé est donc déjà très familière et inhabituelle. Ce sera un personnage particulier qui n’aura pas la même attitude que les autres filles de l’animé.

Les multiples « tu »

Je le disais en introduction, on essaie le plus possible d’éliminer les « tu » en japonais. Imaginez: il est encouragé de se retirer (en ne disant pas le « je »), alors il est déconseillé de placer une pression directe sur l’autre en l’appelant « tu »! Non, non, non! Il faut éviter d’être aussi frontal, c’est pourquoi on tend à dire le nom de la personne, ou même sa fonction, plutôt que le « tu » en japonais.

Toutefois, le « tu » existe. Et comme pour le « je », il est très varié.

- ANATA est le plus enseigné. Il est utilisé autant par les femmes que les hommes, mais il sonne plus poli pour ces derniers...

- KIMI est le « tu » usuel des hommes. À l’occasion, les femmes aussi l’utilisent, mais elles sonnent fortes et moins « féminines », comme des tomboys.

- OMAE est l’un des « tu » les plus impolis, se limitant à l’usage des hommes. Il y a encore pire dans la grossièreté, le TÉMÉÉ ou le KISAMA s’utilisent envers des gens à qui un homme souhaiterait arracher la tête.

Souvent, les méchants des dessins animés s’expriment vulgairement. S’ils s’expriment avec soin, utilisant un niveau poli, ils font partie d’une catégorie à part, celle des méchants plus nobles, le genre de méchant super intelligent qui prend des risques calculés. Les niveaux de langue étant très divers en japonais, on peut donc en comprendre beaucoup juste avec les variations du « je » et du « tu ».

L’influence des animés

Ils sont nombreux, les fans d’animés, autour du monde. Et si cela reste une excellente façon d’acquérir du vocabulaire, d’entendre la prononciation du japonais, de se familiariser au rythme, on y entend aussi beaucoup de ore, omae, téméé ou kisama, soit les utilisations les plus vulgaires du « je » et du « tu ».

Il arrive qu’un étranger ayant appris le japonais par lui-même visite le Japon, utilisant allégrement ces formes, sans savoir qu’il est alors très vulgaire.

Il arrive aussi que les hommes étrangers ayant pris des cours, souvent d’une professeure féminine, s’exprime beaucoup plus poliment que la moyenne des hommes japonais, utilisant les watashi et les anata appris en cours. Ce qui lui donne une bonne image, quoiqu’un peu décalée.

La pire des erreurs pour un homme étranger serait de s’exprimer ainsi pour avouer son amour:

Ore wa kisama ga suki desu.

Le mélange des niveaux de langue est intraduisible, mais cela donnerait en québécois une absurdité proche de « Ch’vous aime, ma tabarnac ». Pas tout à fait la meilleure façon de courtiser, mais absolument savoureux si on veut rire un peu!

Bonne Saint-Valentin!